Bloquons le Black Friday ! -Une liberté à reconquérir ; pour une approche systémique et politique de la consommation.

Revoilà, comme tous les ans, l’affligeant Black Friday, ses cohortes de publicités, de chiffres et pourcentages tapageurs, ses alignements de panneaux clignotants et de foules frénétiques se précipitant sur les « offres à saisir » en regardant davantage l’offre que l’objet sur laquelle l’offre porte. Nous, Jeunes Écologistes, appelons au boycott et au blocage de cette vaste manipulation commerciale.

Le nombre de vêtements produits tous les ans a dépassé les 1000 milliards, soit presque 14 pièces par personne. En France 88% des personnes changent de téléphone en moyenne tous les deux ans. Un tiers des aliments produits est gaspillé. En France, 30 kg d’aliments sont gaspillés par personne et par an, soit l’équivalent d’un repas par semaine, dont 7kg de produits qui n’ont pas été déballés. Voilà pour les chiffres, abyssayx, absurdes. A cette série, il faut en ajouter une autre : la série de chiffres qui comptabilise les tonnes de déchets que nous exportons vers les pays « pauvres », qui compte les vies perdues ou abîmées du fait des conditions de travail infâmes imposées par les multinationales et leurs filiales dans les pays qui accueillent leurs usines et qui jauge les dévastations liées à l’exploitation continue et forcenée des ressources de pays tiers desquelles se nourrit notre mode de vie occidental et sans lesquelles le flux incessant de biens et services faisant « tourner l’économie » cesserait tout simplement.

Nous sommes la génération qui est née au crépuscule du rêve d’une expansion infinie des possibles. Nous avons grandi de plein pied dans une société déjà rendue hystérique par la surconsommation. Nous baignons dedans, nous n’avons pour la plupart pas connu autre chose. Néanmoins, du fait de la schizophrénique cohabitation du discours sur l’urgence écologique et de la poursuite de cette course vers l’abyme consumériste, nous ressentons profondément l’absurdité du modèle de société que l’on nous vend, au sens propre comme au sens figuré. Il y en a parmi les anti-Greta Thunberg et autres climatosceptiques pour nous reprocher notre soit disant inconséquence : nous avons dans nos poches des smartphones, comme la grande majorité de nos concitoyen.ne.s, ce qui nous délégitimerait en tant qu’écologiste Ce reproche est typique de l’approche libérale-individualiste qui estime que tout comportement social s’explique par les seuls choix de l’individu et de fait engage directement et intégralement sa responsabilité. Ce sont les mêmes qui dénigrent les Gilets Jaunes comme « anti-écolo » sous prétexte qu’ils roulent au diesel.

Contre l’approche libérale-individualiste qui sert bien la machine capitaliste, et sans exclure tout à fait la question de la responsabilité individuelle (mais dans un sens bien particulier : nous y reviendrons), nous en appelons à une réflexion systémique et politique de la consommation : chaque acte, chaque achat, s’inscrit dans un contexte culturel, nos envies sont socialement construites, nos rêves eux-mêmes n’échappent pas au bain consumériste dans lequel nous avons grandi. Comment nous reprocher, dans un monde aussi agressivement saturé d’images, de messages, d’injonctions incessantes, de peiner à libérer le temps de cerveau disponible et l’énergie intellectuelle nécessaire pour se projeter dans autre chose que ce qui nous entoure, nous enserre et nous opprime si immédiatement et continuellement ?

Le capitalisme, en ce XXIème siècle, a mué ; il s’est fait à la fois moins massif et repérable et plus insidieux : il s’est glissé en nos esprits, il colonise nos pensées et notre langage, il envahit notre grammaire et nos imaginaires. Le capitalisme est devenu cognitif, le voilà niché dans chaque notification, chaque vibration de nos appareils ; le voilà capable de prévoir nos choix et nos déplacements, à les influencer voire les contrôler. Le capitalisme cognitif du XXIème naît au point de rencontre entre le paradigme publicitaire et le paradigme sécuritaire. La surabondance de signes nous enferme et nous aliène, toutes les friches de temps et d’espaces laissés vacants sont désormais envahis par la logique marchande. Ainsi pouvons-nous désormais faire nos courses le dimanche, la nuit, bientôt ce jour sera un jour comme un autre, et ce que nous aurons perdu c’est la notion de rythme : contre les scansions des saisons, des fêtes, des alternances entre temps d’effort et temps de repos, voilà notre régime temporel rendu uniforme et lisse. Dimanche ressemblera au lundi, lundi au mardi ; le jour équivaudra à la nuit, et la nuit au jour… A terme nous nous ferons absorber dans un Black Friday permanent, qui durera du lundi au lundi sans discontinuer. Nous deviendrons ainsi tragiquement inoffensifs et dociles : ce que cherche et atteint le paradigme publicitaire, c’est une uniformisation des comportements, leur bascule dans un régime de prévisibilité et de docilité qui feraient de nous de parfait.e.s consommateur.rice.s. La victoire la plus remarquable du paradigme publicitaire-sécuritaire est précisément de nous faire croire que nous pouvons nous « engager » par une seule mutation de notre mode de consommation, là où c’est vers une réinvention politique de la structure même des modalités de production et de distribution des richesses – et une réinvention de la notion de richesse elle-même – qu’il faut tendre.

Il y a urgence à réapprendre à être libres, à réapprendre le sens et la dignité de l’inutile, de l’inefficace, du beau, du silence, du calme et de la sereine lenteur.

Cette liberté est un projet politique : celui d’une société écologiste, dont la structure est tissée de liens et non saturée de biens, où l’espace est public et commun, où le temps est ralenti, apaisé, serein. Changer la structure de consommation de notre société pour redevenir libres est un projet politique à part entière, qui implique de revoir intégralement notre modèle économique, notre rapport à l’espace et au temps, notre rapport à la matérialité même du monde.

Il nous faut donc construire d’autres rêves, d’autres imaginaires.

Néanmoins nous ne sommes pas dupes : la première bataille est un rapport de force frontal, assumé, brutal s’il le faut : il s’agit d’opposer une fin de non-recevoir aux représentant.e.s et incarnations du capitalisme néolibéral qui simultanément et conjointement l’humain et la Terre, exploitant la Terre pour exploiter le vivant et exploitant le vivant pour exploiter la Terre. Il faut donc, pour pouvoir rétablir cette liberté perdue, parler d’interdits et de règles : il faut interdire la publicité, il faut un moratoire sur l’implantation d’entrepôts logistiques, il faut réguler pour imposer le nécessaire ralentissement de nos quotidiens… Ici, nous pouvons reparler de responsabilité individuelle : nous atteignons un seuil critique où il devient pertinent d’interpeller les responsables politiques et économiques qui soutiennent le modèle qui nous détruit en les interrogeant sur la base morale de leur action quotidienne : il s’agit désormais de leur faire comprendre qu’il y a un bon et un mauvais côté de l’Histoire, et que nous, militant.e.s écologistes, avec notre radicalité, nos blocages, notre désobéissance et notre détermination, avons raison.

Par l’imposition de ces interdits et ces règles, nous dévoilerons des richesses perdues ou oubliées, ou simplement recouvertes et étouffées par le rugissement incessant de la société de surconsommation : celle des liens, par-delà les biens, celle d’une convivialité démocratique par laquelle nous nous mettons autour de la table pour enfin choisir d’avoir un avenir – celle, en l’occurrence, que les gilets jaunes ont su reconquérir sur les ronds-points, ou les écolos dans les ZAD.

En ce Vendredi Noir, nous en appelons donc à la désertion et à la pause : désertez les entreprises destructrices d’avenir, désertez les supermarchés, désertez la facilité du « clic » et les algorithmes des réseaux. Arrêtons-nous. La reconquête de nos libertés ne pourra se faire que par la résistance, une résistance fertile au cours de laquelle, par une conversation continuée qui n’est qu’autre que la démocratie dans son essence même, nous construirons l’horizon d’une société émancipée.

Claire Lejeune

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