Attentats en Turquie : 5 questions à Gizem Kastamonulu

Samedi 10 octobre, deux bombes ont explosé à Ankara en marge d’une manifestation pour la paix, causant la mort de 98 personnes selon le gouvernement (davantage selon les organisateurs de la manifestation) et faisant de très nombreux blessés. Cette attaque s’inscrit dans le contexte d’une tension importante entre le gouvernement du président Recep Tayip Erdogan et l’organisation armée kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et alors que des élections législatives ont été convoquées pour début novembre. La Souris Verte a posé cinq questions à Gizem Kastamonulu, membre des jeunes verts turcs Genç Yeşiller.

1. Dimanche dernier, une attaque à la bombe en marge d’une manifestation pour la paix a tué 98 personnes selon le gouvernement. Ce n’était pas le premier attentat à viser des militants politiques, notamment membres du parti pro-kurde HDP. Peux-tu nous en dire plus sur ces attentats ? Connaissons-nous les responsables de ces attentats ?

Tout a commencé avec les élections législatives de juin dernier. Dans les jours qui ont précédé l’élection, plusieurs bureaux du HDP ont été attaqués par des groupes ultranationalistes turcs. Deux jours avant les élections, un rassemblement du HDP dans la ville de Diyarbakir a été visé par un attentat-suicide similaire à celui d’Ankara. Aucune enquête sérieuse n’a été menée et le parlement a même voté contre une mission d’enquête sur l’attentat.

Il y eu ensuite, en juillet, l’attentat de Suruç [ndlr: dans le sud de la Turquie, près de la frontière syrienne] où 32 de nos camarades ont été tués alors qu’ils allaient participer à la reconstruction de Kobané en Syrie. Le PKK a repris les armes; le gouvernement a répondu en instaurant un couvre-feu dans l’est du pays et la police et l’armée ont tiré non seulement sur le PKK mais aussi sur des civils. De nombreux civils sont morts, faute d’accès aux soins nécessaires pendant le couvre-feu.

Le dernier attentat a eu lieu à Ankara lors d’une manifestation pour la paix, organisée par plusieurs syndicats et le HDP notamment.

On ne sait pas qui a commandité l’attentat, mais nombreux sont ceux qui tiennent le gouvernement pour responsable. On ne peut pas dire que c’est l’Etat qui a directement envoyé les kamikazes lors de la manifestation. Mais on a vu comment, petit à petit, ils ont laissé se développer la situation actuelle, comment ils ont laissé les combattants de Daech s’installer et se développer en Turquie. Il n’y a qu’à voir les mensonges que le gouvernement a propagés après l’attentat de samedi. Même s’il n’en est pas le commanditaire, il est évident que le gouvernement a une responsabilité dans l’attentat d’Ankara. 

[ndlr : depuis l’interview, l’identité des kamikazes a été découverte et on a appris que l’un d’eux est le grand frère du kamikaze de l’attentat de Suruç. Selon Gizem, “cela montre que le gouvernement aurait pu les neutraliser mais a au contraire toléré l’existence de ce groupe”.]

Sur le terrain politique, après les élections de juin dernier où le HDP a obtenu 13% des voix, aucun gouvernement n’a pu être formé. Actuellement, le pays est dirigé par un gouvernement par intérim, composé uniquement de membres de l’AKP [le parti du président turc Recep Tayip Erdogan]. Cela leur permet d’ailleurs de fuir leur responsabilité en arguant qu’ils ne sont pas un vrai gouvernement.

parlturc
Composition du parlement turc après les élections de juin : AKP (conservateurs) : 258 sièges
CHP (centre gauche) : 132 sièges
HDP (gauche, pro-kurde) : 80 sièges
MHP (nationalistes) : 79 sièges

A la suite des élections, il y a eu toutes ces attaques dans l’Est du pays et la guerre entre le PKK et les forces turques a repris. Le PKK a repris les hostilités à la suite de l’attentat de Suruç car le gouvernement ne faisait rien pour en arrêter les responsables. Cette fois, les combats ont eu lieu notamment dans les villes. La réponse du gouvernement n’a pas seulement visé les forces du PKK mais aussi de nombreux civils. Cela a instauré en Turquie un climat de guerre civile. 

Le gouvernement de l’AKP profite de ce climat tendu pour dire que l’arrivée au pouvoir de l’opposition serait un échec et précipiterait le pays dans une véritable guerre civile. Au contraire, il faudrait selon lui que les électeurs donnent à l’AKP une majorité absolue au parlement pour installer un gouvernement stable et ramener la paix.

Le gouvernement connaît les potentiels responsables des attentats mais il n’essaie pas de les empêcher, ne mène jamais d’enquête approfondie contre les organisations qui organisent ces attentats. Il est évident que les membres du gouvernement mentent et ils espèrent que les citoyens continuent à les croire. Ils font croire à la responsabilité du PKK dans un but électoraliste. Mais comment peuvent-ils espérer faire croire que des kurdes tuent d’autres kurdes pour grapiller quelques voix ? Des telles accusations sont inacceptables. Le gouvernement et l’AKP souhaitent que le PKK continue à combattre par les armes car ils savent qu’ils vont perdre les élections sans ce climat de violence. Le gouvernement ne veut pas perdre le pouvoir et est prêt à tuer pour cela.

2. Peux-tu nous en dire plus sur le HDP, le parti politique qui avait appelé à la manifestation de dimanche et qui s’oppose au gouvernement ?

Avant le HDP, il y avait un parti kurde [BDP, parti de la paix et de la démocratie]. Le HDP est issu d’un projet de coalition entre le BDP, différents partis de gauche de Turquie, dont les verts, ainsi que des organisations de la société civile qui souhaitaient se présenter ensemble aux élections de juin dernier. Ce projet de coalition a amené à la création du HDP (Parti démocratique des peuples). C’est un parti en faveur de la paix, en faveur du processus de paix avec le PKK. C’est aussi un parti qui veut faire entendre la voix de toutes les minorités opprimées : kurdes, arabes, alévis , LGBT, femmes, etc.

Cela nous a permis d’obtenir 13 % des voix. Après cela, le HDP n’était plus seulement le parti des kurdes mais plus généralement le parti de ceux qui veulent la paix et une issue démocratique à la guerre civile, c’était la coalition des forces pacifistes du pays. Cela a marché et c’est pour cette raison que le HDP est si durement attaqué par ceux qui aimeraient tuer ce mouvement.

3. Lorsqu’en juin, le parti du président Erdogan, l’AKP, a perdu sa majorité au parlement, notamment en raison du succès d’HDP, quelles ont été les mesures prises par le gouvernement contre l’opposition et en particulier les kurdes ? On parle de bombardements, de censure de la presse…

Au lendemain des élections, l’AKP a proposé aux deux autres partis de l’opposition de former des coalitions, sans succès. Les partis de l’opposition ont aussi envisagé de former une coalition ensemble. Le problème est que l’un de ces partis d’opposition est un parti ultranationaliste, opposé aux kurdes et au processus de paix. Le second, le CHP, est un parti de centre-gauche mais il a aussi une aile nationaliste opposée aux kurdes. Il n’a donc pas été possible de former une coalition des partis d’opposition.

Un gouvernement d’intérim a finalement été formé, au sein duquel siégeaient deux membres du HDP. Mais ils ont rapidement démissionné parce que l’AKP, ultra-majoritaire dans le gouvernement, ne les laissait absolument pas faire leur travail. Maintenant ce gouvernement d’intérim est uniquement composé de membres ou de soutiens de l’AKP.

Depuis 2013, un cessez-le feu était en vigueur entre le PKK et le gouvernement mais ce dernier avait tout intérêt à ce que les hostilités reprennent. Il y a eu de nombreuses attaques contre des membres et des locaux du HDP pendant les campagnes électorales. Après l’attentat de Suruç, le PKK a repris les combats mais le HDP a toujours condamné la guerre et a clairement pris ses distances vis-à-vis du PKK. Le HDP a continué à soutenir une résolution pacifique du conflit et a appelé à un cessez-le-feu du PKK et du gouvernement turc.

La réponse du gouvernement et de l’armée a été extrêmement dure et des villes kurdes où le HDP avait recueilli 90 % des votes ont été bombardées par l’armée. Les combats se sont ensuite déplacés des montagnes vers les villes. C’est ce qui explique que de très nombreux civils ont été tués. Les médias gouvernementaux n’ont relaté qu’une partie des affrontements dans le but de montrer que le PKK était toujours violent et tuait des innocents. Ils accusent le HDP de n’être qu’une couverture légale du PKK. Ils cherchent à assimiler le HDP au PKK pour leur faire perdre des voix.

Quant à la censure des médias et de la presse, elle n’est elle pas nouvelle pour les kurdes. Certains journaux avaient pu reparaître avec le cessez-le-feu mais ils ont immédiatement été fermés et leurs journalistes arrêtés après la reprise des combats. Maintenant, aucun de ces journaux n’est disponible à moins d’utiliser un VPN [ndlr : réseau privé qui permet de contourner la censure de sites internet].

Ce qui est nouveau, c’est que la censure et la répression touchent aussi les médias grand public de l’Ouest du pays, dont plusieurs ont été bloqués. Des journalistes critiques vis-à-vis du régime ou qui ont montré de la sympathie pour les kurdes ont aussi été agressés ou menacés.

4. Après avoir échoué à obtenir une majorité au parlement, le président Erdogan a convoqué de nouvelles élections qui doivent avoir lieu début novembre. Penses-tu que les récents événements dont nous avons parlé peuvent influer sur le vote des citoyens turcs ? Penses-tu par exemple que l’AKP peut obtenir la majorité des sièges ?

Je ne pense pas, ils ont perdu la confiance d’une grande partie de leurs électeurs. Il n’y a qu’une infime minorité des électeurs qui pensent que l’attentat d’Ankara était mérité. Je suis peut-être très optimiste mais les citoyens sont de plus en plus nombreux à être prêts à dire non à l’AKP. Je pense que l’AKP va continuer à perdre des voix. 

Le scénario qu’ils avaient prévu ne fonctionne pas. Le HDP a été très clair sur sa volonté de ramener la paix et a pris ses distances vis-à-vis du PKK. Maintenant, j’espère que les gens ont compris et qu’ils seront encore plus nombreux à voter pour le HDP. La fin du règne de l’AKP est proche.

5. Penses-tu que Erdogan et l’AKP, qui se sont éloignés des principes démocratiques, sont prêts à laisser le pouvoir leur échapper ? D’après toi, que peut-il se passer dans les mois qui viennent ?

C’est tout le problème. Ils ne vont pas abandonner le pouvoir facilement et les catastrophes qui ont eu lieu ces derniers mois pourraient se multiplier. Les élections ne seront pas sûres par exemple, avec des violences et de la fraude. Mais pour moi, l’AKP a d’ores et déjà perdu toute légitimité, et leurs ministres devraient déjà avoir démissionné.

Attendons les élections. Elles seront difficiles en terme de transparence et de sécurité, mais cela a toujours été le cas. Beaucoup de citoyens se mobilisent pour défendre leur vote, en se portant volontaires comme observateurs dans les bureaux de votes par exemple. Les gens sont conscients qu’ils doivent revendiquer leur vote et prendre part au changement qui est en train de se produire, le départ de l’AKP.

Dans l’hypothèse où l’AKP ne quitterait pas le pouvoir, le pire scénario serait que le régime se durcisse encore, annule les élections et suspende le processus démocratique pendant un certain temps, si tant est que le système ait un jour été démocratique. Si on parvient à ce que les élections aient lieu de manière sûre, je n’ai pas peur des résultats. Il pourrait par exemple être possible de former un gouvernement alternatif avec les députés du CHP (le parti de centre gauche). Le CHP a aussi perdu de nombreux membres dans les attentats et cela a rapproché le CHP et HDP. Cela nous a fait comprendre que nous devions nous battre côte à côte. Il est donc tout à fait possible qu’une nouvelle coalition puisse arriver au pouvoir après les élections de novembre. Mais peu importe quels partis poltiques remportent les élections, je suis persuadé que la paix l’emportera.

Propos recueillis et traduits par Antoine Tifine.

Entretien réalisé le 13 octobre 2015.

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