L’écologie du Soleil-Levant (1/3) : la culture de l’écologie au Japon

Nicolas est un jeune écolo expatrié au Japon depuis deux mois. Il a choisi de partager avec la Souris Verte ses réflexions sur l’écologie au Japon dans une série de trois articles. Au programme aujourd’hui : la culture japonaise et ses liens avec l’écologie.

Voilà maintenant deux mois que j’ai quitté les douces contrées pluvieuses du Nord Pas-de-Calais pour m’exiler à l’autre bout du monde, dans l’hyperactive Tokyo. Dans un désespérant manque d’originalité, je suis étudiant à Sciences Po, impliquant une troisième année d’étude nécessaire à l’étranger : c’est donc le Japon que j’ai choisi. Et je suis devenu un de ces êtres mystérieux, souvent mentionnés dans les légendes les plus anciennes, mais dont l’existence est encore sujette à débat : les JESF, ou Jeunes Ecologistes Sans Frontières.

Dès lors se pose la question : quelle forme de militantisme peut adopter un JESF, étant si loin de son pays ? Une des réponses est celle-ci : observer les visions, les pratiques locales de l’écologie, analyser nos points communs et différences, et voir dans quelle mesure il est possible d’apprendre de celles-ci.

Je voudrais donc partager avec vous les expériences relatives à l’écologie que je vis au jour le jour dans ce pays, dans une série qui se composera de trois articles. Le premier, celui-ci, consiste en une introduction à la vision japonaise de l’écologie dans sa dimension culturelle. Le second s’intéressera aux pratiques et aux politiques. Le troisième sera un zoom sur le cas du nucléaire.

日本へようこそ!Bienvenue au Japon !

L’écologie, dans son sens le plus « pur », est d’abord un rapport à la nature. En cela, le cas japonais est excessivement intéressant.  En effet, à la différence de nos sociétés occidentales, la conception traditionnelle de la vie est celle d’une symbiose avec la nature, et toute l’histoire japonaise est celle de son rapport à la nature.

Pour des raisons géographiques évidentes tout d’abord : le Japon est un archipel situé au croisement de quatre plaques tectoniques, et couvert de pas moins de deux cent volcans, donc près de soixante en activité. Les catastrophes naturelles sont leur quotidien : en deux mois, j’ai déjà vécu trois tremblements de terre, deux typhons et une éruption volcanique.

La situation tectonique du Japon (Sting – Wikimedia Commons)

Mais au-delà des catastrophes naturelles, il est important de se rendre compte que l’archipel japonais est essentiellement couvert de montagnes : seul  un cinquième du territoire est habitable (soit 80.000 km² environ). Dès lors, dans un environnement si hostile, il n’est pas étonnant que le Japon se soit constitué historiquement dans un rapport particulier à la nature : même aujourd’hui, cette situation géographique leur rappelle chaque jour la place de l’Homme dans la nature, et l’humilité à conserver par rapport à elle.

Cet état de fait a donc eu un impact dans l’évolution de la culture japonaise. La vision traditionnelle de la nature est dite animiste : tous les phénomènes et éléments de la nature sont habités par des divinités (神, kami) ou des esprits (妖怪,.yōkai) C’est la base de la religion traditionnelle japonaise : le shintoïsme, né aux alentours du Ve siècle avant J.-C. Celui-ci comporte donc un fort sentiment de communion avec les forces de l’univers, bien différent de la vision des religions du Livre, où l’Homme est un élu créé par Dieu pour maîtriser la nature. L’« importation » du bouddhisme ne se fera quant à elle que vers le VIIe siècle après J.-C., et donnera lieu à un syncrétisme intéressant, car cette religion/philosophie comporte également une dimension forte d’humilité par rapport à la nature et d’extinction du désir égotique, de l’hubris : on voit comment ces valeurs se retrouvent dans une certaine vision de l’écologie aujourd’hui.

Le torii shinto d'Itsukushima, parfait exemple de symbiose entre Homme, religion et nature. (Jordy Meow - Creative Commons)
Le torii shinto d’Itsukushima, parfait exemple de symbiose entre Homme, religion et nature. (Jordy Meow – Creative Commons)

Le concept de symbiose avec la nature est donc ancré au plus profond de la culture japonaise, et parfaitement illustré par l’exclamation d’origine bouddhiste “勿体無い!“(mottainai) qui exprime un regret face à un gaspillage matériel. On pourrait le traduire par « quel gâchis », mais les kanjis japonais portent toujours une force symbolique plus profonde que leur simple traduction littérale : il s’agit d’un concept plus que d’une simple exclamation. Un journaliste du magazine Look Japan explique fort bien ce « mottainai spirit » dans son article dont voici un extrait :

« Au Japon, on entend souvent l’expression “mottainai”, qui signifie à peu près “gaspillage”, mais dont le véritable sens traduit un sentiment de respect et de gratitude envers les dons de la nature ou le comportement d’autres personnes. Il y a chez les Japonais un trait de caractère qui les pousse à utiliser un objet jusqu’à la fin de son espérance de vie ou à continuer de l’utiliser en le réparant. Dans cette culture du soin, les gens font de leur mieux pour trouver un nouveau domicile pour des choses dont ils n’ont plus l’utilité. Le principe du “mottainai” s’étend au moment du dîner, où beaucoup considèrent que laisser ne serait-ce qu’un seul grain de riz malpoli. » (trad. Godefroy Dronsart)
Look Japan, novembre 2002, Restyling Japan: Revival of the “Mottainai” Spirit

Ces valeurs de symbiose avec la nature et ses cycles se retrouvent dans l’art japonais de façon très prégnante. L’expression la plus évidente en est l’art végétal : arrangement floral, bonsais… Le jardin au Japon est une véritable discipline, et n’a rien à voir avec le gazon ras et les parterres bien délimités occidentaux : il s’agit plutôt d’un « chaos contrôlé », encore un bel exemple de symbiose. Les japonais ont également un rapport intime aux phénomènes naturels : les cerisiers en fleurs en mars-avril, la floraison des iris en juin, les érables rouges en automne… Ces événements sont largement célébrés, et l’avancée de la floraison des sakura (fleurs de cerisier) fait même l’objet de bulletins d’informations spéciaux à la télévision. Il y a même un mot spécifique à « contemplation des fleurs de cerisiers » : お花見 (ohanami).

Pour prendre un exemple plus « mainstream » qui parlera à tous à défaut d’être original, on peut également retrouver ces valeurs dans les œuvres du studio Ghibli : Nausicaa de la vallée du vent, Mon voisin Totoro, Princesse Mononoke ou Pompoko traitent tous de la relation violente entre l’Homme et la nature. On retrouve cette dimension vivante, animiste de la nature, investie par les esprits : les personnages de Totoro, du Dieu-cerf, mais aussi des kodamas ou des noireaudes. Mais Miyazaki comme Takahata, les deux plus grands réalisateurs du studio, ne basculent jamais dans le moralisme ou le manichéisme, comme pourrait le faire Wall-E, pour comparer l’animation occidentale et japonaise. Aucune solution miracle n’est proposée, et la vision est souvent pessimiste.

Les kodama de Princesse Mononoké
Les kodamas de Princesse Mononoké : personnification de la fragilité et de l’innocence de la nature, mais aussi de son opiniâtreté à survivre indépendamment des humains (chavez232 – Creative Commons)

Il faut évidemment éviter l’idéalisation et tempérer cette vision historico-culturelle : depuis le début de l’ère Meiji en 1868, c’est-à-dire le début de la modernisation et de l’ouverture au capitalisme, la vision traditionnelle ne gouverne plus vraiment le pays du Soleil-Levant.  Mais il reste un fond culturel qui diffère fondamentalement de l’occidental, et la société de consommation n’a pas encore dévoré l’intégralité du territoire japonais. Marx l’avait bien dit : c’est bien ce fond culturel préalable qui crée la possibilité d’un changement de société. C’est d’ailleurs sur cette vision traditionnelle que certains penseurs ou politiciens japonais, comme Kobayashi Hikaru, professeur à l’Université Keiô et ancien vice-ministre administratif de l’Environnement, promeuvent l’affirmation du Japon comme modèle écologique.

Difficile de penser que ces deux paysages appartiennent au même pays
Difficile de penser que ces deux paysages appartiennent au même pays. (tpsdave / Leitr Keiows – Creative Commons)

Toutefois, si la culture japonaise comporte certaines valeurs fondamentales de l’écologie, ce qui rejaillit sur les comportements des individus, l’écologie n’est pas conçue, comme en Europe, en tant que système politique*. Il n’existe pas de « parti écologiste » national, et quand j’annonce aux Japonais être membre du parti écologiste français, je ne me heurte qu’à de l’incompréhension. Même s’il existe un ministère de l’environnement, l’écologie n’est pas conçue comme valeur politique à part entière, et sa revendication est tout simplement absente de la classe politique – nous verrons dans un prochain article qu’il s’agit aussi d’une conséquence de la forte collusion entre la classe politique et l’industrie du nucléaire.

Comment expliquer cela ? Sans prétendre à l’exhaustivité, quelques éléments de réponse pourraient être avancés. Je citerai l’interview par Atlantico de Toru Yoshida, docteur en sciences politiques, spécialiste de la vie politique française et japonaise :

« L’un des points notables de la vie politique japonaise, c’est l’absence d’un vrai parti écologiste au niveau national. Cela s’explique par la faiblesse historique des mouvements étudiants dans les années 60, contrairement en Europe, qui a empêché l’émergence d’une écologie politique. L’autre raison était l’hégémonie dans l’opposition du Parti socialiste japonais (NDLR : qui s’est dissous et a depuis donné naissance au Parti Démocrate du Japon) qui parvenait toujours à un compromis sur le nucléaire avec le pouvoir en place, issu du Parti libéral démocrate [au pouvoir quasiment sans interruption depuis 1955 ; il s’agit du parti du premier ministre actuel Shinzo Abe]. Il n’y avait donc pas vraiment de débat politique sur le nucléaire entre les deux grands partis, aucune opposition ne pouvait donc émerger. »

Néanmoins il subsiste de l’espoir. Depuis la tragédie de la centrale de Fukushima en mars 2011, et plus particulièrement ces derniers temps à la suite de l’annonce de la réouverture prochaine d’une centrale, de nombreux mouvements populaires ne cessent de croître. En juillet 2012, près de 170.000 personnes manifestent dans le parc de Yoyogi en plein Tokyo. Cela peut paraître anodin, mais il s’agit d’une chose exceptionnelle dans un pays qui n’a pas l’habitude des manifestations, surtout de cette taille.

Le prochain article traitera des politiques écologiques au Japon. En attendant, (re-)regardez Princesse Mononoké, ça ne peut pas faire de mal !

Nicolas Duval

* Même si, bien entendu, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, même en Europe, avant de voir l’écologie politique véritablement reconnue…

Partager l'article

Partager sur facebook
Partager sur Facebook
Partager sur twitter
Partager sur Twitter
Partager sur telegram
Partager sur Telegram
Partager sur whatsapp
Partager sur Whatsapp

Laisser un commentaire