Réflexions autour du film Captain Fantastic de Matt Ross.

 

Peu de films parviennent à retranscrire avec authenticité l’utopie libertaire sans tomber dans le manichéisme ou la condescendance du monde civilisé. C’est pourtant ce que réussit brillamment un petit film indépendant du nom de Captain Fantastic. Et si l’adjectif indépendant n’est pas usurpé, c’est parce que l’affiche arbore fièrement les logos des festivals de Deauville et du Sundance (et ça, ça ne trompe pas).

Le film nous raconte l’histoire d’une famille composée d’un père et de ses 6 enfants vivant en quasi autarcie dans les bois. Entre le sport au grand air, les lectures philosophiques et la musique autour du feu, le cadre est idyllique. Un jour que le père part avec son fils aîné récupérer le courrier à la Poste locale, il apprend que sa femme hospitalisée pour des problèmes de santé, s’est suicidée. S’ensuit alors un road-trip pour se rendre aux funérailles et retrouver le reste de la famille. Entre le choc des cultures et la famille qui le croit responsable de la détresse de sa femme par leur marginalisation, le voyage questionnera les protagonistes sur leurs rapports au monde civilisé.

A première vue, l’éducation des enfants laisse rêveur tant ils semblent épanouis et vif d’esprit. Un tel niveau philosophique ferait pâlir d’envie l’école des Amanins fondé par Pierre Rabhi, sauf que … Sauf que nous sommes de l’autre côté de l’Atlantique et les communautés post-hippies tiennent davantage du survivalisme que de la non-violence. Il ne faudra donc pas s’étonner des scènes de chasse (vegan sensibles, s’abstenir) ou de voir des enfants avec des étoiles dans les yeux lorsqu’ils se font offrir couteaux et autre arc à flèche. Les séances d’entraînement dignes des écoles militaires nous feront hésiter à les signaler au service de l’enfance le plus proche.

Mais une autre question se pose à moi : est-il cohérent de traiter d’une famille marginalisée avec un genre aussi conventionnel que le road-movie ? Et la réponse est bien évidemment oui. Poser l’équation genre conventionnel = absence de critique c’est avoir une vision très binaire du système de production. C’est oublier que le road-movie a toujours été employé pour exprimer la philosophie libertaire et échapper aux normes de la société. La défiance de l’autorité était au cœur du Nouvel Hollywood dans les années 70 et on battait le bitume dans La ballade sauvage de Terrence Malick, Bonnie and Clyde d’Arthur Penn et Easy Rider de Denis Hooper. Le road-movie a aussi traité de l’exclusion des séropositifs dans The Living End de Gregg Araki, du diktat de la beauté à travers les concours de mini-miss dans Little Miss Sunshine et des médias abrutissants dans le méconnu et trash God Bless America.

Pour en revenir à notre film, si les enfants ont parfaitement intégrés l’esprit révolutionnaire de Noam Chomsky (cité plusieurs fois dans le métrage), ils sont beaucoup moins coutumiers du concept de violence symbolique de notre Pierre Bourdieu national. En effet, une grande partie des difficultés à se faire comprendre par la société réside dans le décalage de capital culturel avec les autres protagonistes, amenant parfois à de la condescendance pas très Charlie. Ce défaut se retrouve fréquemment dans les milieux d’extrême-gauche et écologistes. Je sais de quoi je parle car j’en suis souvent un digne représentant. Le film permet de prendre du recul en montrant des personnages conciliants qui, malgré leurs préjugés sur les hippies, font passer l’harmonie familiale avant tout et se montrent compréhensifs. La tolérance est alors plus du côté des urbains.

Définitivement, Captain Fantastic n’est pas un film qui oppose les survivalistes au monde civilisé. Il n’est pas noir ou blanc mais de toutes les couleurs, de tous les tons, du vert des forêts de l’état de Washington au rouge du costume de cérémonie funéraire (où pourtant les invités sont en costume noir et blanc). Il parvient à faire la synthèse en appelant à tolérer toute les opinions. Il est à ranger aux côtés d’Into the Wild et du documentaire Grizzly Man de Werner Herzog. Car ceux-ci, au-delà de l’exaltation de la Nature, sondaient avant tout l’âme humaine avec justesse.

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