Changements climatiques : “il ne faut ni se voiler la face, ni avoir peur”

Karima Delli, eurodéputée depuis 2009 et ancienne secrétaire fédérale des Jeunes Ecologistes, est venue intervenir au forum de Lille qui se tenait du 4 au 6 avril, sur le thème “Justice climatique, justice sociale”. La Souris Verte revient sur cette intervention avec Karima elle-même, qui nous a accordé une interview :

La Souris Verte : Bonjour Karima, tu es venue intervenir à l’occasion du forum des Jeunes Ecologistes qui s’est tenu à Lille du 3 au 6 avril, sur le thème « justice climatique, justice sociale ». En quoi selon toi ces deux enjeux sont-ils liés et pourquoi ces questions sont-elles aussi importantes aujourd’hui ?

Karima Delli : Malgré les idées reçues, la question du réchauffement climatique n’est pas un truc abstrait, ni un combat de luxe pour les bobos. Bien au contraire, c’est une question de survie qui concerne l’ensemble de l’humanité. Et pourtant, il y a un paradoxe, car face à ce danger planétaire, nous ne sommes pas tous égaux car les populations les plus pauvres sont aujourd’hui les plus exposées. En ce sens parler de « justice climatique » me semble essentiel.

Les exemples de cette injustice environnementale sont nombreux : je pense à l’ouragan Katrina qui a dévasté la Nouvelles Orléans l’une des villes les plus pauvres des Etats-Unis en 2005, à tous ces archipels comme le Vanuatu qui a littéralement été rasé par le Cyclone « Pam » le mois dernier alors que ce pays vivait principalement du tourisme et l’agriculture.. Je pense aussi au continent africain menacé de sécheresse et à ces millions de réfugiés climatiques qui demain s’ajouteront à ceux qui fuient déjà la guerre et tentent de rejoindre l’Europe au péril de leur vie.

“Je pense qu’il ne faut ni se voiler la face ni avoir peur.”

 

 

LSV : Tu as dit dans ton intervention qu’il faut être réaliste, sans pour autant tomber dans le fatalisme ou le catastrophisme. Qu’entends-tu par-là exactement ?

KD : Oui, je pense qu’il ne faut ni se voiler la face ni avoir peur. Objectivement, la situation est grave, mais nous avons le pouvoir de changer la donne, à force de volonté politique.

L’humanité est au pied du mur et les chefs d’Etat doivent comprendre qu’ils n’ont pas le choix. Le rapport du Giec est sans appel : si nous ne maintenons pas le réchauffement climatique en dessous de 2°d’ici 2050, ce qui nous guette, c’est des records en matière de fonte des glaces, de hausse du niveau de la mer, de disparitions d’espèces végétales et animales, avec à la clef l’effondrement de notre civilisation tournée vers le productivisme à outrance. Car l’enjeu climatique conditionne tous les autres : aucun modèle économique ou démocratique ne survivra au dérèglement climatique. Le statut quo n’est donc pas une option.
Alors oui, changer de modèle ça ne fera pas forcément l’affaire de ceux qui ont des intérêt dans les énergies fossiles, le lobby pétrolier par exemple, mais en même temps, le système actuel est à bout de souffle : aujourd’hui, les investissement dans le pétrole ne sont plus rentables…

LSV : Pourtant quand on observe la politique menée par le gouvernement actuel, mais aussi plus généralement dans notre pays depuis des décennies (NDDL, Sivens, Roybon, la droite favorable au gaz de schiste…) on a de quoi désespérer… qu’est-ce qu’il faudrait changer pour aller (enfin !) dans la bonne direction, quel message envoyer entre autres à notre gouvernement ?

KD : Selon moi, nos dirigeants actuels fonctionnent à l’ancienne : ils n’ont pas encore intégrer le logiciel écolo, ni compris l’immense potentiel que représente la transition écolo, notamment en terme d’emplois et le bien-être des populations. Au lieu d’investir dans des secteurs d’avenir, porteurs d’emploi pour les jeunes et les moins jeunes, on continue à foncer bêtement la tête baissée vers des projets couteux et inutiles : NDDL, le Lyon-Turin, sans parler du nucléaire…

C’est particulièrement vrai de la France qui, loin d’être exemplaire comme elle devrait l’être en tant qu’hôte de la COP21, affiche un retard colossal en matière de fiscalité verte et d’énergies renouvelables par rapport à ses voisins européens. Et ce malgré les nombreux pics de pollutions qui menacent chaque jour notre santé.
C’est assez désespérant en effet de constater que ce gouvernement de gauche, qui avait les pleins pouvoirs en 2012 a attendu plus de deux ans pour avancer sur une loi sur la transition énergétique qui au final qui n’est pas à la hauteur des enjeux.

LSV : Et en tant que députée européenne, que penses-tu de la politique de l’Union Européenne face aux changements climatiques ? La nomination de M. Canete au commissariat à l’environnement ne fait-elle pas peser une menace sur la lutte contre ces changements climatiques en Europe ?

KD : Malheureusement, le positionnement actuel de l’UE est décevant. C’est particulièrement dommage quand on sait que par le passé, l’UE s’est montré un acteur très actif dans la lutte contre le réchauffement climatique, notamment au moment du protocole de Kyoto. Du fait du retrait des Etats-Unis, elle a occupé un leadership trop rare, qui semble s’amoindrir aujourd’hui depuis l’échec de Copenhague et la déception de Lima. Alors qu’en 2008, nous avions adopté des objectifs ambitieux: les fameux 3×20 d’ici 2020, nous sommes passés à un accord à minima en octobre dernier avec des objectifs non contraignants d’ici 2030 ! Une réduction des gaz à émissions de serre de 40 % et seulement 27 % d’énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale, ainsi qu’une efficacité énergétique à seulement 27% …

LSV : Le forum de Lille a aussi été l’occasion pour nous, Jeunes Ecologistes, de nourrir notre réflexion et de nous préparer à l’approche de la COP21, à la fin de l’année. Selon toi, quels sont les enjeux majeurs de cette conférence que nous accueillons ?

KD : On l’a dit et répété, l’enjeu majeur de cette conférence c’est la nécessité que les chefs d’Etat s’accordent sur des engagements ambitieux ET contraignants pour limiter le réchauffement climatique en dessous de la barre des 2° degrés d’ici 2050. Cela suppose de dépasser le blocage observé depuis Copenhague, notamment sur la question financière du Fonds vert qui doit lever 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour accompagner les pays du Sud dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Au delà de ces objectifs, il faut se saisir de cette opportunité pour réveiller les consciences, profiter du fait qu’en décembre tous les regards seront braqués sur nous. Notre mission c’est donc de marteler notre message autant que possible pour sensibiliser les citoyens en les interrogeant : dans quelle société voulez-vous vivre ? dans quel type d’environnement voulez-vous voir grandir vos enfants ? Est-ce que c’est dans des villes où on recommande aux enfants, aux femmes enceintes et aux personnes âgées de ne pas sortir pour cause de pollution ? ou est-ce qu’on opte pour des espaces urbains où chacun peut se déplacer à vélo en transports en commun, en toute sécurité ?

“Nous devrions tous être des ambassadeurs du climat.”

 

 

LSV : Il y a justement de plus en plus de mouvements de jeunesse qui se montent et / ou commencent à se mobiliser en vue de la COY et de la COP21. Qu’est-ce que cela t’évoque ?

KD : Selon moi, chacun a un rôle à jouer dans cette mobilisation : les élus, les associations, les collectivités locales, les entreprises etc. Nous devrions tous être des ambassadeurs du climat.
Les jeunes sont sans doute les mieux placés pour porter ce message d’avenir. L’énergie et l’inventivité dont vous faites preuve sont des ingrédients précieux dont nous avons besoin pour cette campagne de mobilisation, pour emporter les foules comme les jeunes écolos l’ont toujours fait. J’ai moi-même été formée à cette école de l’activisme joyeux au sein des collectifs jeudi noir ou sauvons les riches. Ces expériences ont influencé à jamais ma façon de faire de la politique et de participer au débat public.

LSV : Selon toi, cette mobilisation citoyenne, notamment de la jeunesse, pourrait-elle faire pencher la balance vers un accord satisfaisant ?

KD : Il est évident que si on s’en remet uniquement aux belles déclarations des chefs d’Etat, on n’y arrivera pas !

Il est notable de constater qu’en dépit de l’inertie de nos dirigeants, une sorte de communauté climatique internationale est en train d’émerger. C’est particulièrement frappant aux Etats-Unis, où depuis leur retrait du Protocole de Kyoto, la société civile, les ONG, la communauté scientifique et les citoyens ont pris le relais pour faire pression sur les politiques. Ainsi, un nombre croissant d’Etats y mènent des politiques actives au niveau fédéral.

Cela prouve bien que la logique verticale, si elle est en panne, laisse une grande place à une organisation horizontale, dont les jeunes, via les réseaux sociaux, sont les premiers acteurs !

LSV : Si un accord contraignant n’est pas trouvé, que faudra-t-il garder des nombreuses mobilisations citoyennes qui ont germé dans le sillage (d’Alternatiba) ..?

KD : Bien entendu, la COP de décembre n’est pas une fin en soin. L’après-COP, c’est là que tout se jouera. D’abord pour obliger les Etats à respecter leurs engagements car ceux-ci devront se traduire en actes, en textes de loi qui devront ensuite être appliqués sur le terrain. A cet égard, la pression citoyenne sera plus que jamais nécessaire.

Crédits photo : Florian Quèze

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