Claques dans la gueule

Claques dans la gueule

« Pourquoi le système politique français est à bout de souffle. » Le titre, à la Une du Monde en ce mardi 14 octobre, me fait l’effet d’une claque dans la gueule. Une de plus. Après celle des municipales. Celle des européennes, de son taux d’abstention. Et toutes ces claques quotidiennes quand, dans nos activités militantes, je sens tout le dégoût, la méfiance ou, pire, l’indifférence que ressentent les uns et les autres à propos de la « politique », cette reine déchue qui provoque aujourd’hui autant de rejet qu’hier elle ne suscitait d’espoir.

Coïncidence (ou pas), ce même numéro du Monde m’offre à lire un long papier sur le département de l’Aisne, « face au rouleau compresseur du FN ». Des maires et des citoyens de toutes les couleurs politiques y prennent la parole. Tout le monde semble d’accord : les territoires ruraux sont abandonnés et la politique, celle du quotidien, celle de l’échelon local, ne serait plus en capacité de transformer le réel. Encore dans le même journal, je trouve une interview de Le Pen : « Emmanuel Macron est un banquier. Il défend l’intérêt des banques qui est contraire à l’intérêt des peuples. »

Tout ces articles semblent se répondre. Vous reprendrez bien une petite claque dans la gueule, en ce moment c’est gratuit ? Je suis frappé de la vivacité de ce sentiment d’abandon d’abord : ce que disent ces gens, c’est qu’ils n’ont plus l’impression d’avoir prise sur les choses. Pourquoi agir, pourquoi se battre quand ce sont finalement la Commission européenne et les banques qui décident ? Pourquoi mettre ses espérances dans les enveloppes électorales si les promesses sont ensuite reniées ? Pourquoi crier en manif’ si les responsables aux manettes prêtent davantage l’oreille aux lobbyistes friqués qu’aux citoyens furieux ?

Foutage de gueule

Je suis aussi frappé d’un contraste saisissant entre notre effervescence militante et l’audibilité grandissante du Front national. Nous multiplions les rencontres à gauche. Les textes grandiloquents. Les tracts « pédagogiques ». Nous nous agitons avec énergie, comme si cela nous permettait de ne pas regarder notre montre, car « il est minuit moins cinq ». Pourtant, le fascisme avance tranquillement. Un fascisme doux, calibré pour le 20h de TF1 et, apparemment, les interviews du Monde. Ils savent communiquer ces cons, pendant que nous nous perdons dans des discours stériles – « La majorité, nous en faisons partie sans en faire vraiment partie, vous comprenez ? »

Alors que j’écris ces modestes mots, sonné par ce que je viens de lire, l’angoisse monte. Comment en vouloir à ceux qui sont pris au piège de cette extrême-droite qui ne dit pas son nom ? Et surtout, ai-je le droit d’espérer que la situation s’améliore ? Les services publics sont ravagés par la réduction des dotations publiques. Une grande majorité des investissements est donnée aux métropoles. La doctrine économique du gouvernement n’a plus grand chose de différent de celle des gouvernements précédents, pourtant de droite. Socialistes et conservateurs européens confondus siègent dans la nouvelle commission européenne, conflits d’intérêts et trahisons passées dans les poches. Partout, le courage et les grands principes politiques sont laissés au placard. L’époque est au prag-ma-tisme. C’est bien connu, « il n’y a pas d’alternative ». Et après, les mêmes fossoyeurs d’utopies ouvrent grand leurs yeux face à « cette défiance inédite entre les Français et les élites »… Foutage de gueule.

Gueules ouvertes

Je me souviens de ce voyage en stop qui m’amenait au forum des jeunes écolos sur le revenu de base, en juin dernier. Montpellier-Toulouse. Sur le chemin, je suis pris à Narbonne par un mec fort sympathique, salarié d’une compagnie pétrolière. Très vite, on discute politique. Il me parle de son boulot et me dit que toutes les petites stations-service des villages de campagne sont en train de fermer. Il est indigné, à juste titre. Tous les supermarchés, par leur politique agressive de prix, sont en train de ruiner les petits pompistes indépendants.

L’indignation de mon hôte automobiliste me rappelle ma propre colère. Je me souviens de toutes ces devantures fermées devant lesquelles je suis passé pendant mes vadrouilles. À Annonay, à Plonevez-Porzay, à Mont-Louis, c’est le même problème : les boulangeries, les épiceries, les cordonniers, ferment. Parce que les centres commerciaux des grandes villes écrasent tout sur leur passage. Et les politiques s’en foutent…

La gueule de l’emploi

Pourtant j’y crois. Je n’en ai jamais été autant persuadé : l’écologie politique a les graines de la victoire en elle. Les réponses sont là. Nous qui défendons l’agriculture paysanne et la relocalisation de l’économie, nous avons les moyens de régler ces crises-là.

J’ai répondu à mon automobiliste que certains pays européens osent interdire aux grandes surfaces de vendre des produits à pharmacie ou de faire station-service. Je lui ai dit que si j’étais maire, je ne donnerais pas de permis de construire à Ikéa ou à MacDo, et que nos impôts locaux – et la convivialité accessoirement – auraient bien plus à gagner avec plein de petits commerces dynamiques plutôt qu’avec un seul centre commercial géant. La politique n’est pas tout à fait impuissante face à tout ça. Il m’a répondu que c’était pas con, et qu’il aurait voté pour moi.

Ça paraît maintenant évident, mais je me rend compte que notre intellectualisme habituel – je reconnais être le premier à y avoir recours – ne nous rend pas service. On raconte partout que l’écologie politique, c’est plus compliqué que les idées de droite. Comme si on cherchait à s’excuser d’avance de notre difficulté à communiquer… Sur ce point-là, on a du boulot, jeunes écologistes compris.

Quoi ma gueule

Reste à entamer un autre chantier. Je crois que la fracture entre métropoles et campagnes est un sujet crucial. Tous nos groupes locaux sont dans les villes. Nous sommes tous passés par l’université. Nous sommes, pour la plupart, issus de classes sociales plutôt favorisées. Alors bien sûr, on ne va pas se flageller. Je n’ai pas choisi d’être fils de prof et je ne vais pas m’en excuser – surtout que j’en suis fier. Mais le problème, c’est que pendant que nous défendons les valeurs politiques qui nous ont vu grandir, pendant que nous débattons entre nous des enjeux qui nous concernent, nous oublions cet angle mort : l’écologie politique ne parle pas aux apprentis, aux paysans, aux chômeurs. Parce qu’ils n’en sont pas acteurs.

Voilà deux mondes qui ne se parlent pas, non pas par détestation, par opposition ou par mépris. Mais par géographie. Notre militantisme urbain ne prend pas place là où les gens désespèrent. Notre militantisme ne leur donne pas la parole, tout simplement parce que nous oublions de leur passer le micro. Alors que nous pourrions tous nous retrouver, indignés que nous sommes, dans l’insurrection que propose l’écologie politique.

Il faut que nous parlions des transports ruraux. Il faut que nous parlions des commerces de proximité. Il faut que nous parlions du revenu de base. Il faut que nous parlions des langues régionales et de toutes ces cultures qui nous enracinent et nous empêchent de basculer dans la haine. Il faut que nous parlions de la convivialité et de l’entraide entre les gens. Il faut que nous parlions des haies et des talus. Il faut que nous parlions du climat déréglé qui ravage sans prévenir les cultures des paysans.

Peut-être que cela paraîtra dérisoire ou caricatural pour certains, des fleurs contre un rouleau compresseur… Mais je me dis qu’on aura au moins eu le mérite de réagir, quand d’autres restent tétanisés par l’enjeu. Je suis pour une écologie des campagnes. Une écologie des abandonnés en quelque sorte. Pas question d’attendre la catastrophe pour ouvrir notre gueule.

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