Le blasphème comme droit fondamental

Le blasphème comme droit fondamental

« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Cette célèbre phrase de Desproges est souvent reprise, sans que la personne qui la prononce n’en connaisse forcément l’auteur. Elle est pourtant à la base des débats qui font suite à l’attentat contre Charlie Hebdo, le mercredi 7 janvier. La une de l’hebdomadaire satirique ne s’en prenait cette semaine pourtant pas directement à la religion, mais plutôt à l’écrivain Michel Houellebecq, dont le nouveau livre imagine l’arrivée au pouvoir d’un parti islamiste modéré en 2022, soutenu par le PS et l’UMP pour contrer le Front National. On pouvait y voir l’auteur de « La Possibilité d’une Île » disant « en 2015 je perds mes dents, en 2022 je me mets au Ramadan ». C’est donc après une « Une » dénonçant l’islamophobie rampante en France que 12 personnes meurent dans les locaux de Charlie Hebdo, sous les balles de deux terroristes se réclamant de la religion musulmane, mais dont les idées sont très éloignées de celles de cette religion de paix.

Charlie et Mahomet

Les chaînes d’info diffusent en boucle les images de ces deux individus criant « Nous avons vengé le prophète », faisant référence aux différentes couvertures du journal satirique dessinant Mahomet. Les plus célèbres caricatures de ce dernier sont celles de 2006 et 2011 : dans le premier, Charlie Hebdo consacrait un numéro spécial aux caricatures danoises du prophète musulman, avec un dessin de Cabu représentant un Mahomet « débordé par les intégristes » prononçant les mots suivants « c’est dur d’être aimé par des cons » . Pour le deuxième, l’hebdomadaire s’était renommé « Charia Hebdo » et c’est Luz qui avait dessiné un prophète au grand sourire disant « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas mort de rire ». En 2014, une seule couverture avait été dédiée au messager d’Allah, dessinée par Charb, avec le titre « Si Mahomet revenait… ». On y voit le prophète à genoux, avec un couteau tenu par un terroriste islamiste sous la gorge, lui disant « Je suis le prophète, abruti », et ce dernier répondant « Ta gueule, infidèle ». Charb et Cabu font partie des 12 victimes, Luz n’était, lui, pas dans les locaux, le 7 janvier étant son anniversaire…

Il signe d’ailleurs la « Une » du « Charlie des survivants », comme ils l’ont eux-mêmes nommé, avec un nouveau dessin de Mahomet, cette fois-ci une larme à l’oeil, tenant un panneau « Je suis Charlie » avec le titre « Tout est pardonné ». Même si beaucoup font preuve de retenue aux vues des derniers événements, certains considèrent que ce dessin « met de l’huile sur le feu ». Mais ne pas respecter un des principes de la religion musulmane, qui interdit de dessiner le prophète, est-ce mettre de l’huile sur le feu ?

La place de la religion dans la société française

Nous avons tendance en France à vouloir respecter les « valeurs chrétiennes », dont la plupart sont les valeurs de toutes les religions et également des non-croyants, comme moi, qu’on pourrait résumer comme l’avait fait le comique australien Jim Jefferies, par « Essaie de ne pas être un connard ». Néanmoins, en tant qu’athée, j’ai du mal à comprendre pourquoi je dois, moi aussi, respecter les préceptes qui sortent de ce cadre, et par la même occasion du cadre juridique, comme les vendredis à la cantine de l’école primaire au lycée, où nous devenions tous, tout à coup, piscivores. Me viennent alors quelques questions : pourquoi en tant, qu’athée dans mon cas, ou simplement que croyant en une seule religion pour d’autres, devrait-on respecter les principes de religions en lesquelles nous ne croyons pas ? Et si l’on est obligé de se plier à certains concepts religieux, pourquoi seulement ceux-ci en particulier, pourquoi pas tous ? Imaginez un pays dans lequel il faudrait respecter ce que dictent, ne serait-ce que les trois grandes religions monothéistes : les bonnets rouges seraient beaucoup plus embêtés de ne plus pouvoir vendre de porc qu’auparavant ils l’étaient par l’écotaxe. Le MEDEF ferait une drôle de tête si toute personne travaillant le dimanche, ou le samedi pour les Juifs, était punie. Selon les règles de l’Ancien Testament, fini les huîtres à Noël, la consommation de crustacés est proscrite, plus de pulls 20% coton, 80% polyester, les vêtements faits de plus d’un tissu sont interdits. Impossible de se raser la barbe, la Torah n’aime pas les imberbes. Je pourrais continuer sur plusieurs pages, mais je vais vous épargner une liste sans fin, et m’épargner au passage des heures de recherche.

Gillette et Dieu à son image

Où commence le blasphème ?

Peut-être que ma dernière phrase vous a paru insensée, voire vous a fait rire. Et pourtant, certains pourraient considérer que celle-ci est blasphématoire. Le Larousse définit le blasphème comme « parole ou discours qui outrage la divinité ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré ». Première observation, dans quelle mesure peut-on y joindre des dessins ? Mais on rentrerait dans une discussion linguistique sur la définition de « discours », dans laquelle je n’ai pas vraiment envie de rentrer. Ensuite, peut-on considérer que les mots que je viens d’écrire sont blasphématoires ? J’ai mis en évidence le côté ridicule de certaines « règles » religieuses, et vous êtes sûrement nombreux à considérer que celles-ci en particulier n’ont pas de sens non plus. Peut-être alors êtes-vous à votre tour des blasphémateurs ? Dans ce cas, qu’est-ce qui m’empêche de rigoler et/ou de me moquer d’autres idées de telle ou telle religion ? Pourquoi serait-ce plus grave ?

L’écrasante majorité des croyants des trois religions monothéistes ne suivent pas toutes les règles que leur imposeraient celles-ci, pour certains par « actualisation » de leur croyance, d’autres pour s’accommoder au rythme de vie des sociétés modernes. Il paraît par exemple difficile pour un Juif de ne pas travailler le samedi et un bon nombre de chrétiens sont favorables au travail le dimanche. Il est assez amusant d’ailleurs de remarquer que les partis à la gauche du PS, qualifiés longtemps, parfois à tort, d’anticléricaux, sont plus favorables au repos le dimanche que l’aile chrétienne de la droite, qui a donné la priorité au libéralisme plutôt qu’à la prière dominicale. Ces croyants vont donc rire de ces coutumes, dites « vieilles » voire « dépassées », et accepter que d’autres en rient également. Mais beaucoup se montrent scandalisés que l’on touche à leurs pratiques actuelles. Bien sûr que certaines remarques peuvent choquer. Comme le disait Charb, après le premier attentat sur le siège de Charlie Hebdo en 2011 : « Évidemment que l’on peut être choqué, moi aussi je suis choqué parce que j’entends dans les temples, églises ou mosquées, mais c’est pas pour ça que je vais y foutre le feu ! ».

Mais de là à demander « de la retenue » comme l’avait fait Jacques Chirac, ou de se montrer « responsable » comme l’avait réclamé Jean-Marc Ayrault, il y a un grand écart. Le travail de tout journal satirique est de provoquer, de faire réagir, pour ou contre d’ailleurs. Du « Petit Journal » (celui du XIXe, pas celui présenté par Yann Barthès) à Charlie et Siné Mensuel, en passant par le légendaire Canard Enchaîné, tous ont enflammé leurs époques. On a longtemps moqué les pratiques de l’Église catholique, du petit curé de province au Pape, et ce depuis le début du siècle dernier, voire plus tôt encore. Ce droit à la moquerie a d’ailleurs été gagné au fil des siècles. Des remarques que nous faisons aujourd’hui auraient été sévèrement punies dans la France pré-1789.

L’interdiction du blasphème par mauvaise conscience ?

Revenons alors à la question de base : pourquoi serait-ce « mal » de dessiner Mahomet pour un « non-musulman » ou de faire telle ou telle réflexion sur une autre religion ? Plusieurs pistes : tout d’abord certains représentants religieux se servent du scandale autour des caricatures de Mahomet pour demander des sanctions plus fortes contre le blasphème et créer ainsi une union factice des religions. Une autre piste que je privilégie est celle de la mauvaise conscience. Nous avons tendance à nous montrer beaucoup plus choqués d’une blague dirigée vers la religion juive ou musulmane que vers une des religions chrétiennes. La raison pour cela n’est pas un complot judéo-musulman, comme pourrait nous le servir le FN ou les Identitaires, mais plutôt le mauvais traitement au quotidien des juifs et musulmans en France. Un peu sous le signe de la vieille formule du « je ne suis pas islamophobe, j’ai été choqué par les caricatures de Charlie Hebdo ».

Pendant ce temps, des magazines comme « Le Point » nous parlent de la menace du voile en France, l’UMP s’appuie sur la laïcité pour pouvoir limiter l’espace d’expression de la croyance en l’Islam, comme les « dangereuses » prières de rue, et le FN cherche à élargir sa coalition « anti-islamisme », qui n’est en fait qu’un ramassis d’islamophobes immondes. Mais les méchants dans cette histoire, ce sont les blasphémateurs aux crayons trop aiguisés.

Marine Le Pen et le blasphème

Mais alors, allez-vous me demander, où s’arrête le blasphème et commence le racisme ? Ça, c’est à nous de le définir, mais on ne peut pas interdire le blasphème parce que certains risquent d’aller trop loin. Nous devons pouvoir blasphémer sans être islamophobes, comme on doit pouvoir montrer du doigt la politique du gouvernement israélien sans être antisémite, ou critiquer Angela Merkel sans être sexiste, ou condamner les propos de Dieudonné sans dire du mal des noirs. Même s’il est vrai que certain-e-s appellent à la liberté d’expression pour déverser leur haine, brider celle des autres pour ne choquer personne, c’est donner raison à ces idiots et gonfler leurs rangs.

J’appelle d’ailleurs tou-te-s celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec mes propos à s’exprimer également, car ma vision est celle d’un athée, élevé par une mère athée et un père catholique très peu pratiquant, et ne se veut pas celle que tout le monde doit absolument suivre. Mais je crois que le blasphème fait partie intégrante de la liberté d’expression et que c’est justement son interdiction qui pourrait conduire à des dérives bien plus graves que celles d’un petit dessin.

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