Équateur : L’Avenir du Bien Vivre – Discussion avec Alberto Acosta

Le nom d’Alberto Acosta ne vous dira peut-être rien. Pourtant, il est l’un des penseurs clés du concept de Bien Vivre, une alternative au développement, qui a donné son nom au programme de EELV en 2014, un concept également intégré dans les constitutions de l’Équateur en 2008, et de la Bolivie en 2009. Pour mieux comprendre ses origines, sa portée, mais aussi l’échec de son application politique, notamment en Équateur, nous avons rencontré cet intellectuel équatorien, ancien cépalien[1] issu du monde pétrolier, converti à l’écologie politique par amour, et maintenant activiste pour la protection de sa chère Terre-Mère. Il se dit issu « du côté obscur de la force » et nous montre ainsi que la conversion à l’écologie est plus que nécessaire et possible même pour les plus réticents d’entre nous.

« J’ai compris progressivement qu’il était nécessaire de respecter la nature, et de vivre en harmonie avec elle, nous dit-il. Je suis économiste, je viens d’une famille très conservatrice, très traditionnelle, une famille qui est reliée de très près à la politique. Un de mes grands-pères a été cinq fois président de l’Équateur […] J’ai été élevé en héritant de cette expérience. Mais, depuis tout petit, pour des raisons diverses dont nous pourrions discuter à un autre moment, j’ai toujours eu un esprit rebelle, je n’ai jamais aimé l’autorité, ni même l’imposition de l’autorité. »

Il insiste sur son fort esprit critique, qui ne l’a pas empêché, de par sa formation, de rejoindre le secteur extractiviste[2] à la fin de ses études. Il a travaillé en tant que chargé de commercialisation pour l’entreprise étatique de pétrole et il a été consultant de l’organisation latino-américaine d’énergie, entre autres.

« Rappelle-toi que dans les années 60, quand on « découvre » du pétrole, ou du moins, quand la société commence à croire à la possibilité d’utiliser le pétrole comme un revenu pour l’économie nationale, cette idée est reçue avec beaucoup d’enthousiasme. […] Moi, quand je suis allé étudier en Allemagne dix ans dans les années 70, je suis parti avec cette idée. Comment pouvais-je permettre à l’Équateur de faire le meilleur profit de l’exploitation du pétrole ? »

Il nous rappelleque l’ADN de l’Éqquateur est extractiviste, comme pour beaucoup de pays latino-américains. L’Équateur a été l’un des principaux producteurs et exportateurs de cacao et de banane dans le monde. Il souligne également la diversité de produits primaires qui ont été et sont exportés, sur lesquels a reposé et repose l’économie équatorienne : les fleurs, les asperges, les fruits, le pétrole… Aujourd’hui, c’est l’extraction minière qui est présentée comme la grande solution. Récemment a débuté un grand projet minier très contesté pour ses conséquences socio-environnementales : le projet MIRADOR[3].

« Je crois donc qu’il est très important de comprendre ce contexte d’abord, parce que je ne crois pas que quelqu’un du jour au lendemain puisse assumer une opinion si elle ne fait pas partie d’une évolution, qui dans certains cas peut mener à des situations comme la mienne, puisque je reconnais être issu du côté obscur de la force. »

Alberto Acosta est donc progressivement passé d’une position nationaliste, qui prônait le contrôle des ressources naturelles par l’État, face aux entreprises transnationales, à une position favorable aux droits de la nature, défendant la non-exploitation des ressources. Il raconte une anecdote importante dans son parcours :
« Avec Ana Maria Varea, ma femme, nous commencions tout juste à sortir ensemble, en 85, et nous sommes allés voir une cascade, la cascade de San Rafael. Malheureusement, à cause d’un certain Acosta [lui-même], cette cascade était affectée par un grand barrage hydroélectrique. Son flux était beaucoup moins important qu’avant. À ce moment-là, j’avais une position nationaliste très claire, donc je disais à Ana María, « cette cascade est l’artère principale de l’économie équatorienne, la richesse du pays. » Et elle m’a répondu « non, non, ce n’est pas la richesse du pays que tu voies couler, c’est le sang de l’Amazonie. » J’ai eu un déclic et j’ai commencé à beaucoup y penser. »
C’est au cours de ce cheminement qu’est né le concept de Bien Vivre.

« Le Bien Vivre ne vient pas d’une académie, ou d’une université. Le Bien Vivre n’apparaît pas dans un parti politique, ou un mouvement politique. Le Bien Vivre est, à l’origine, une proposition politique simple, qui est issue du monde indigène. Le Bien Vivre vient de communautés qui ont une histoire longue. Dans le monde indigène, tu trouves des visions, des valeurs, des expériences, des pratiques, qu’aujourd’hui nous appelons Bien Vivre. Donc c’est une question avec beaucoup d’histoire, vieille si tu veux, mais nouvelle à la fois. Nouvelle pour nous, les métisses[4], ou si tu préfères la société occidentale. »

Dans les années 90, le mouvement indigène apparaît dans la société équatorienne et latino-américaine pour se réclamer « sujet politique ». C’est à partir de cette présence politique active, de leurs revendications d’identité collective et individuelle comme sujets politiques, qu’apparaissent les idées du Bien Vivre.

« En parallèle, après la chute du mur de Berlin, le capitalisme s’impose comme l’unique modèle, dans lequel l’économie doit être de marché, la démocratie doit être électorale, « il n’y a pas d’alternative » comme disait Margaret Thatcher. Dans ce monde, certaines personnes dont je faisais partie ont refusé de se plier à cette réalité. Des personnes qui avaient été critiques, qui avaient milité dans des mouvements socialistes, révolutionnaires même, s’y sont pliées. Nous, nous avons cherché des alternatives, au néolibéralisme notamment. Et nous avons donc commencé à étudier la réalité des indigènes de Otávalo[5], et j’ai ensuite eu l’opportunité de travailler pendant cinq ans sur un projet en Amazonie, au cours duquel j’ai compris qu’il n’y avait pas seulement des alternatives au néolibéralisme, mais aussi des alternatives au capitalisme. »

Il ajoute « parce que le Bien Vivre, ses visions, ses valeurs, ses expériences et ses pratiques, ne configure pas seulement un concept théorique, mais aussi une manière de vivre, ou des manières de vivre qui te permette de te préfigurer, de t’imaginer une société post-capitaliste ». Alberto Acosta sera d’ailleurs le candidat du Pachakutik, le principal parti indigéniste d’Équateur, en 1997, pour les élections présidentielles.
Pour résumer, le Bien Vivre (Sumak kawsay en quechua équatorien, suma qamaña en aymara bolivien) est un concept de l’écologie politique latino-américaine qui cherche à proposer une alternative au développement. Il ne se situe pas dans la lignée de la décroissance, car il est anticolonial et cherche à proposer une alternative exclusivement latino-américaine au développement. Il se base sur l’existence en symbiose de trois harmonies dans la société et sur la Terre-Mère : une harmonie interne des individus, une harmonie dans la communauté et entre les communautés, une harmonie avec la Nature. Le Bien Vivre serait l’accomplissement de ces trois harmonies.

Dans les années 2000, ce qui deviendra le projet Alianza PAIS voit le jour, le parti qui mettra en avant la candidature de l’économiste Rafael Correa, et qui portera au pouvoir et jusque dans la constitution les propositions du Bien Vivre. Le Bien Vivre est une proposition collective nous dit Alberto Acosta, une proposition qui a été très influencée par le monde indigène, et notamment le peuple de Sarayaku, dans la province de Pastaza[6]dont est originaire Carlos Viteri Igualinga, un des principaux penseurs du concept en Équateur. Il deviendra membre de l’Assemblée pour Alianza PAIS, participant de la Révolution Citoyenne[7].

« Les racines, le tronc [du Bien Vivre], c’est le monde indigène. Ensuite, nous entrons dans les trous de cet arbre. Et ce qui est intéressant, c’est de voir que sur cet arbre il est possible de continuer à construire, de continuer à ajouter des choses. Il n’y a personne qui dise « je suis l’auteur du Bien Vivre ». » Comme le dirait le mouvement zapatiste, le Bien Vivre est « un mundo en el que quepan varios mundos [8] ».

Alberto Acosta regrette d’une certaine manière la conjoncture particulière dans laquelle est née le Bien Vivre, et qui l’a porté au pouvoir. L’instabilité politique et l’ébullition sociale précédent la victoire du mouvement Alianza PAIS, personnalisé par Rafael Correa, a permis la germination de propositions et d’alternatives. Alberto Acosta a lui-même fait partie de la conception du programme, et a été responsable de son intégration à la constitution en tant que président de l’Assemblée Constituante. Mais, il regrette que le mouvement se soit majoritairement construit autour d’une seule personne, qui a ensuite pris les rênes de manière trop autoritaire, comme un « caudillo »[9].

« Quand Rafael Correa est arrivé au pouvoir, il y avait beaucoup d’espoir. Les propositions que nous portions étaient réellement transformatrices. Ce n’était pas une proposition révolutionnaire socialiste dans le sens strict du terme. C’était une proposition de transformation de la société, qui contenait des éléments pouvant réellement engendrer une grande transformation. Les débats constitutionnels ont été très enrichissants. […] Il y avait beaucoup de créativité, d’imagination. On a discuté d’idées géniales : le thème du Bien Vivre, l’eau comme droit fondamental – une proposition des mouvements indigènes et paysans -, le thème des droits de la nature, des droits collectifs, la citoyenneté universelle, et beaucoup d’autres choses qui font maintenant partie de la constitution, d’où les attentes et l’espoir de la population. »

Selon Alberto Acosta, la constitution n’a pas accompli son but depuis 2008, par manque de volonté politique de la part du gouvernement corréiste pour mettre en pratique les propositions qu’elle contenait. Rafael Correa n’aurait jamais compris ce que signifiaient les droits de la nature, il n’acceptait pas la consultation libre et informée préalable à tout projet de grande envergure, ni l’eau comme droit humain fondamental, ni les autres éléments clés de la constitution.

« Rafael Correa a juste modernisé le capitalisme de manière autoritaire et technocratique. Il a vidé de sens le Bien Vivre, il a vampirisé le concept, il l’a transformé en un outil de propagande et un instrument de pouvoir. Il parlait donc de l’exploitation minière pour le Bien Vivre, du pétrole pour le Bien Vivre, de la macro-économie pour le Bien Vivre etc. […] C’est pour cette raison que j’ai pris mes distances, dès 2008. »

Par la suite, Alberto Acosta est devenu très critique du gouvernement, dénonçant ses multiples décisions inconstitutionnelles, la répression et la division des mouvements sociaux, et notamment des mouvements indigènes, la non transformation de la matrice productive, un des piliers du changement vers une société post-extractiviste, la baisse générale de la pauvreté reposant sur un accroissement des inégalités (selon lui, le schéma de la « gueule du crocodile »), l’accord de libre-échange avec l’Union européenne tout en s’appuyant sur un discours socialiste et révolutionnaire.

« Moreno [le nouveau président, aussi issu de Alianza PAIS], a une caractéristique importante qui me parait positive : il a réouvert le débat au sein des mouvements sociaux, pour que nous puissions nous organiser et travailler avec plus de liberté et de tranquillité. Moreno met en place une politique terrible, une politique néolibérale et en faveur du FMI. Mais il n’est pas comme Correa. Avec Correa, certaines décisions historiques de ces derniers mois n’auraient pas été possibles ; par exemple, la victoire des Waoranis[10]. »

Au cours de cet entretien, Alberto Acosta nous a dit « Nous ne pourrons mettre en place le Bien Vivre avec des politiques depuis le gouvernement central. Le Bien Vivre doit venir d’en bas. Le Bien Vivre peut être un beau slogan pour une campagne électorale, mais très difficile à appliquer depuis un gouvernement central ». Cependant, il est important de souligner qu’un changement de matrice productive, c’est-à-dire une transition vers une économie post-extractiviste (pétrolier, minier et agricole) aurait facilité l’application du concept. Et cela passe par des politiques publiques, par exemple d’arrêt des subventions sur les hydrocarbures. Mais cela ne peut pas se faire sans propositions alternatives pour les populations les plus vulnérables dépendantes de cette ressource pour vivre, comme le sont les paysans agriculteurs, qui pour beaucoup d’entre eux sont indigènes. Le Bien Vivre, comme l’écologie politique en général, est à la fois social et environnemental. Cela ne peut pas non plus se faire ni en continuant de subventionner les entreprises pétrolières, ni en transitant vers une économie minière, et en flexibilisant la régulation des exigences sociales et environnementales. Toutes ces mesures étaient, entre autres, celles du gouvernement de Lenin Moreno, qui ont provoqué une violente explosion sociale, dans les dernières semaines, avec une forte implication des populations indigènes. Une « révolution » d’une dizaine de jours, nommée la « révolution des bourdons » qui a rassemblé beaucoup de mouvements sociaux et beaucoup de citoyens équatoriens. Lors de l’entretien, réalisé avant cette période, Alberto Acosta soulignait l’impossibilité pour les mouvements sociaux de converger, ce qu’ont contredit ces évènements, malgré une division forte de la population, puisqu’ils ont mené à la suppression du décret supprimant les subventions sur les hydrocarbures.

Le Bien Vivre, et l’écologie politique, ont donc encore leur chance et il est urgent d’en prendre conscience, tout comme du fait que la volonté politique est indispensable. Il est impératif d’intégrer dans notre réflexion un aspect anticolonial, pour prendre en compte une bonne fois pour toutes cette problématique de subalternisation des pays extractivistes, qui est à l’origine du blocage économique dans lequel ils se trouvent. Pour nous, l’une des alternatives est de décroître, pour l’Équateur, c’est de créer son propre modèle, par le Bien Vivre ou une autre alternative, mais sûrement pas par un renforcement de l’extractivisme. Cette voie est loin d’être écologique, loin d’être socialement juste, et loin d’être anticoloniale.

Propos recueillis par : Alexia Delfosse


[1] La commission économique pour l’Amérique et les Caraïbes (Comisión Económica Para América y El Caribe, CEPAL) est une des cinq commissions régionales de l’ONU. Elle a été fondée pour contribuer au développement économique de l’Amérique Latine et des Caraïbes, renforcer la coopération économique entre les différents pays de la région, et coordonner les actions de promotion du continent.
[2] Plusieurs définitions de l’extractivisme existent. Le terme aurait été utilisé pour la première fois au Brésil, pour décrire l’exploitation des ressources en bois dans la forêt amazonienne. Cependant, dorénavant, l’extractivisme se réfère à un modèle de développement, basé sur l’exploitation (généralement, à outrance) d’une ressource naturelle, pour ensuite l’exporter. Il désigne généralement les secteurs pétroliers et miniers, mais peut concerner toutes les ressources naturelles.
[4] En Équateur, le terme mestizo désigne les personnes qui ne sont pas indigènes, qui sont issues de deux « ethnies » différentes.
[6] Dans la zone amazonienne, sur une carte : https://images.app.goo.gl/6nenmHrqfbZFvZ6Y6.
[7] Elle désigne le changement par le peuple. Le Gouvernement de Rafael Correa s’est autodéterminé de la Révolution Citoyenne pour les changements réalisé, notamment par la rédaction de la nouvelle constitution en 2008. L’Assemblée Constituante a mis en place un système participatif, pour reccueillir des propositions sur tout le territoire équatorien.  Il se sentait aussi légitime représentant du peuple équatorien et de sa volonté, car élu avec environ 70% des votes.
[8] Un monde dans lequel peuvent s’intégrer plusieurs mondes.
[9] C’est le général qui prend le pouvoir. Le Général Franco en Espagne était nommé caudillo.

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