La trilogie technicienne – Jacques Ellul, penseur incontournable de l’écologie politique

Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui crée ce monde,

c’est la machine.

Même si ses détracteurs l’ont souvent assimilé à un technophobe, Jacques Ellul se voulut d’abord observateur critique du phénomène technicien. Loin de rejeter toute forme de technique, il invite donc à la connaître pour espérer la maîtriser. L’analyse ellulienne est fondée sur quatre idées maîtresses :

  1. La “Technique” ne se réduit pas au machinisme, elle inclut également toutes les méthodes d’organisation de la vie sociale, du travail (cf. le taylorisme) comme de la cité (cf. la bureaucratie).
  2. Au fil de son développement, la Technique est devenue un milieu environnant à part entière; l’ancien environnement – la nature – tend à n’être plus qu’un décorum ou un vestige. On passe ainsi progressivement de milieux techniques à un système technicien et in fine à une société technicienne.
  3. Parce que la Technique constitue son nouvel environnement et qu’il n’a jamais cessé de sacraliser son environnement, l’homme sacralise désormais la Technique : celle-ci est d’autant plus sacralisée qu’elle est ce par quoi le précédent environnement – la nature – a été désacralisé (profané, pollué…) et que la valeur qu’elle charrie, “la recherche de l’efficacité maximale en toutes choses”, se substitue désormais à toutes les anciennes valeurs.
  4. Puisque « ce n’est pas la Technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la Technique » , il ne s’agit pas de réagir par le réflexe  technophobe, ni même de chercher à trier les bons et les mauvais usages de la Technique ou de privilégier des techniques “douces” à des techniques “dures”. Le problème n’est pas à l’extérieur mais à l’intérieur : à quoi l’homme attribue t-il de la valeur ? Quelle est sa disposition d’esprit quand il donne de la valeur à une chose ? Agit-il par intérêt ? Est-il pleinement conscient de ce qu’il fait ?… S’il ne l’est pas, c’est qu’il ne s’est pas émancipé, comme il le prétend, par rapport aux générations précédentes. Il n’est pas devenu plus adulte, plus autonome; c’est au contraire la Technique qui l’est devenue tandis qu’il lui y est aliéné : il se sert moins d’elle qu’il ne la sert.

C’est maintenant la technique qui opère le choix ipso facto, sans rémission,
sans discussion possible entre les moyens à utiliser… L’homme (ni le groupe) ne peut décider
de suivre telle voie plutôt que la voie technique ….
ou bien il décide d’user du moyen traditionnel ou personnel … et alors ses moyens
ne sont pas efficaces, ils seront étouffés ou éliminés, ou bien il décide d’accepter
la nécessité technique, il vaincra … soumis de façon irrémédiable à l’esclavage technique.
il n’y a donc absolument aucune liberté de choix.

Le développement de la technique se traduit dès lors par huit symptômes, qu’Ellul décrit abondamment dans le Système technicien, où il constate que ce système – déjà anticipé en 1954 – s’est largement implanté en France :

  1. la recherche de la rationalité en toutes choses
  2. l’artificialité par l’adaptation du monde naturel et la création ex nihilo d’environnements techniques
  3. l’automatisation de la technique. Si une application technique est possible, elle sera immanquablement appliquée, même si la loi ou la morale la réprouve, puisqu’elle est possible.
  4. l’auto-accroissement par l’accumulation de multiples innovations incrémentales qui finissent par améliorer la technique et génèrent des ruptures techniques.
  5. L’insécabilité, c’est à dire l’impossibilité de différencier la technique de son usage. Il n’existe pas de bon ou de mauvais usage, une technique est forcément les deux à la fois de par son intrication dans de nombreux autres domaines scientifiques.
  6. l’enchaînement des techniques, corollaire du point précédent, qui se caractérise par un cercle vertueux (ou vicieux) d’interdépendance. Chaque progrès technique repose sur un précédent progrès technique dans un autre domaine.
  7. L’universalisme ou la superposition d’un sens nouveau (symboles, rites, mots) et la dilution des cultures vers une culture unique, proprement technique.
  8. l’autonomie de la technique qui n’a besoin que d’elle même pour se développer grâce aux 7 points précédents. portée par l’idée de progrès, elle se traduit par le rejet de ceux qui osent s’opposer à elle, et à ses bienfaits.

Dans le bluff technologique, il conclut, désabusé, que la Technique a gagné, largement aidée en cela par la publicité qui a fini de corrompre les médias. L’ère de la technique s’accompagne désormais de grands problèmes environnementaux ainsi que d’une réduction des libertés fondamentales. Il pense néanmoins qu’un changement reste possible, bien qu’une occasion historique – basée sur la conjonction de certaines techniques informatiques et un renouveau du socialisme – ait été manquée.

La conscience révolutionnaire du prolétariat des pays industrialisés faiblit constamment
car le Welfare State est parfaitement capable de désamorcer le fameux conflit des classes.
Il se produit un blocage des volontés révolutionnaires par le bien-être. (…)
On parle toujours mais on cesse d’être prêt à faire.
La révolution est devenue un idéal et un mythe mais non plus passion et sacrifice.

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