Quoi tu connais pas « Sauver la solidarité » ?

Aujourd’hui, Jérémy nous présente un livre d’un philosophe belge, Philippe Van Parijs. L’objectif de ce disciple de John Rawls : donner les armes intellectuelles à la gauche pour repenser la solidarité et faire avancer la démocratie.

Dans Sauver la solidarité, Philippe Van Parijs s’interroge sur les moyens possibles de rétablir une solidarité au sein de la société actuelle. « Sauver la solidarité », voire même l’étendre. Publié en 1995 sous le titre anglais Real Freedom for All: What (if anything) can justify capitalism?, ce livre propose trois piliers sur lesquels la gauche doit s’appuyer : l’allocation universelle, la globalisation démocratique et le patriotisme solidariste.

Philosophe et économiste belge, il publia un livre en 1993 intitulé Marxism Recycled où il prend acte d’une révolution dans la théorie des classes, où l’opposition capitaliste-prolétaire se mue en travailleur-chômeur et y défend l’instauration d’une allocation universelle que chaque individu toucherait de manière inconditionnelle toute sa vie. Dans l’ouvrage explicité ici, il contribue à faire avancer les théories de la Justice de John Rawls. Fortement engagé, il proposa la mise en place d’un euro-dividende, sorte de revenu de base européen. Il défend aussi l’idée d’étendre le droit de vote à tous les étrangers résidant en Belgique aux élections municipales.

Concevoir la solidarité autrement

Sa pensée novatrice suggère ainsi que pour y arriver, il faut se dégager de la conception actuelle de la solidarité, telle qu’elle est véhiculée dans l’opinion commune et la pratique de chacun. C’est-à-dire un acte contingent, fait dans le simple intérêt d’un groupe ou d’une personne de manière éphémère. Bref, être solidaire quand cela nous arrange. Lui conçoit la solidarité bien autrement : celle-ci serait à l’œuvre si étaient mises en place une allocation universelle, une globalisation démocratique ou encore si on œuvrait à une réhabilitation du patriotisme. Voici les trois moyens que celui-ci propose pour arriver à instaurer une société « solidariste » et qui constituent le rawlsisme de gauche. Cet ouvrage témoigne d’une pensée qui refuse la résignation et qui conçoit l’avenir de notre société de manière différente, c’est-à-dire basée sur l’idée de justice sociale universelle.

Petit point sur le rawlsisme. Philosophie conçue par le philosophe américain John Rawls, il y défend l’idée que tout individu tend consciemment à prendre des décisions qui maximisent l’intérêt général. Une action est considérée comme bonne si, et seulement si, elle permet d’accroître « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre », et ce, même s’il faut sacrifier le bien-être de certains.

Il posa deux principes :

* Principe de liberté et d’égalité : Chaque personne a un droit égal aux libertés les plus étendues compatibles avec la liberté des autres.

* Principe de différence : Les inégalités sociales et économiques doivent être agencées de sorte que tout individu ait les mêmes chances que les autres. Les inégalités sont justifiées lorsqu’elles permettent d’améliorer la situation des plus désavantagés.

Pour une démocratie mondiale

Philippe Van Parijs consacre la première partie de son essai à définir ce qu’est le rawlsisme de gauche. il y défend notamment le souci de lutter pour l’avènement d’une démocratie mondiale. Penser la démocratie à l’échelle nationale, celle de notre société n’est pas suffisante. Il ne s’agit pas pour autant de créer d’autres institutions de solidarité, mais bien de consolider et d’améliorer les anciennes. Pour se rapprocher d’une redistribution des richesses d’envergure mondiale, la « première étape » est de passer à l’échelle supérieure, car les systèmes nationaux de redistribution sont soumis à de trop fortes pressions. Pressions qui sont réduites lorsque l’on passe à une échelle plus grande, car cela permet d’avoir une marge de manœuvre accrue en ce qui concerne la gestion des taxations, de l’épargne, de la consommation d’énergie. Donc lutter aujourd’hui pour un rawlsisme de gauche, c’est vouloir préserver les espaces de distribution existants, tout en luttant contre le morcellement territorial de la solidarité (autrement dit, l’organiser sur un territoire le plus grand possible).

En effet, l’échelle nationale s’impose comme une barrière à la réalisation de l’idéal de justice solidariste, car elle est basée, dans les pays riches, sur la démocratie conçue comme nationale. Or, derrière l’apparente harmonie des termes justice et démocratie, il y a un véritable obstacle à la réalisation de la justice si on s’en tient à l’échelle nationale. Les démocraties posent en effet un souci d’égalité au niveau des territoires par l’institution de leurs frontières. Une justice sociale mondiale ne peut en effet être envisageable que si, d’un point de vue institutionnel, tous les individus de la planète ont le même accès aux mêmes opportunités, sont égaux face aux flux de richesses…

Pour obtenir une justice mondiale, il faudrait donc tout d’abord abattre les frontières pour que les inégalités entre habitants de pays pauvres et riches s’amenuisent. Via cette suppression, les capitaux et les travailleurs pourront en effet se répartir entre tous les pays, contrairement à aujourd’hui où le capitalisme des pays démocratiques a accentué la disparité Nord/Sud. La conséquence inévitable de cela est donc que les habitants du Sud veulent aller dans les pays du Nord pour pouvoir profiter eux aussi de ces richesses. De plus, la démocratie donne également le pouvoir aux habitants des pays du Nord (par leur vote) d’enrayer cette venue d’immigrants qu’ils considèrent comme une menace du fait qu’ils viennent profiter des ressources du pays d’accueil. Donc plus il y aura de démocraties nationales dans le monde, moins il y aura d’égalité à l’échelle mondiale, ce que seule une démocratie à l’échelle mondiale serait capable de résoudre.

Si la démocratie nationale freine l’avènement de cette justice sociale, il faut alors la sacrifier. Philippe Van Parijs ne voit en effet la démocratie que comme un instrument institutionnel. Et à ce titre, si l’idéal exige de l’écarter, alors il faut le faire. L’ingénierie démocratique ne doit pas se laisser guider par un idéal démocratique autonome, mais par un idéal de justice, pour lequel l’idéal démocratique ne serait au mieux qu’un instrument.

Pour autant, moins de démocratie ne nous rapproche pas plus de la justice sociale non plus, car une procédure ne respectant pas les trois principes de la démocratie (conjonction de la règle de majorité, du suffrage universel et de la liberté de vote) offrirait encore moins de garanties que la démocratie de réaliser cet idéal.

La question est donc de savoir lequel, parmi les innombrables dispositifs de décision collective qui satisfont aux trois conditions minimales, est capable d’assurer la réalisation de cette justice sociale. Le dispositif choisi devra pouvoir permettre l’éclosion d’un débat public à travers lequel toutes les parties concernées puissent faire entendre leurs positions et leurs arguments et surtout, influencer le contenu des discours. Seul ce débat est susceptible de faire de la démocratie un mécanisme institutionnel permettant de façonner les lois et son fonctionnement selon cet idéal de justice.

Et l’Europe dans tout ça ?

L’Union européenne témoigne de la possibilité de dépasser l’échelle nationale. Mais les difficultés de mise en œuvre de cette solidarité supranationale sont bien réelles. Seule institution supranationale, l’Union européenne semble être l’organisation politique la plus à même de réaliser ce défi d’allier démocratie et justice pour une solidarité effective universelle.

Cependant, instaurer un mécanisme de redistribution interpersonnelle massive à cette échelle n’est pas sans poser des problèmes de fond. Tout d’abord, la taille de ce mécanisme pose problème. Plus il est grand, mieux ce serait. Or, plus l’UE est grande, c’est-à-dire, plus elle a d’États membres, moins son pouvoir politique est fort, car il est très difficile d’obtenir de tous les États membres (28 en 2015) une décision commune, sachant que chacun défend ses intérêts nationaux. De ce fait, pour renforcer le pouvoir politique de l’Union européenne, il faut accroître le pouvoir du Parlement européen, seule institution représentative élue au suffrage universel direct. C’est en effet celui-ci qui, au-delà des intérêts personnels, vise l’intérêt des habitants de l’Union. Mais il faut encore rééquilibrer le pouvoir du Parlement européen, qui est celui des citoyens, et le pouvoir de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et le FMI). Mais il faut aussi renforcer les échanges scolaires, les euro-diffusions, l’anglais comme « latin du troisième millénaire » pour pouvoir réaliser des débats à 28 sans intermédiaires, ce qui contribuerait à créer un sentiment de cohésion entre les peuples, pour créer un patriotisme européen qui se voudrait « solidariste ». On voit donc déjà les difficultés à mettre en œuvre ce projet de justice sociale à l’échelle d’un continent. Il est aisé d’imaginer les difficultés d’organiser cette démocratie mondiale distributrice équitable des richesses.

Suite de la réflexion se situe dans un deuxième article consacré à cet ouvrage, à paraître bientôt sur La Souris Verte.

Etudiant en classe préparatoire littéraire au lycée Chateaubriand. Chroniqueur pour la rubrique "Quoi tu connais pas" de La Souris Verte. Membre du comité de rédaction du journal.

One Response to Quoi tu connais pas « Sauver la solidarité » ?
  1. […] fin de l’article de Jérémy sur Philippe Van Parijs, philosophe belge adepte de John Rawls (la première partie est ici). Où il est question de la mise en place de la démocratie mondiale, pour une nouvelle […]

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