Quoi tu connais pas « Sauver la solidarité » ? – Partie 2

Suite et fin de l’article de Jérémy sur Philippe Van Parijs, philosophe belge adepte de John Rawls (la première partie est ici). Où il est question de la mise en place de la démocratie mondiale, pour une nouvelle solidarité.

La démocratie mondiale, une utopie ?

Même si une démocratie mondiale, seul cadre permettant la mise en place d’une véritable solidarité, semble être une utopie, la réalité dramatique à laquelle l’humanité est confrontée lui donne tout son sens.

Il s’agit donc de créer une dynamique telle que les politiques adoptées à l’échelle mondiale ne constituent pas un compromis entre les représentants des diverses composantes nationales, mais qu’elles soient soumises à la contrainte de se justifier par une argumentation s’adressant à l’ensemble des citoyens de cette fédération mondiale. S’il y a une compatibilité entre démocratie et justice, c’est que par une ingénierie difficile, on vise à consolider la démocratie tout en sachant choisir les dispositifs qui ont le plus de chances de réaliser l’idéal de justice.

Par conséquent, la conception solidariste de la justice mondiale, qui déborde légitimement les frontières des nations, doit se faire au niveau le plus élevé et si les institutions démocratiques capables d’appliquer cette conception de la justice sont inexistantes, alors il s’agit de lutter pour les créer.

Utopique ? Oui, puisqu’il est déjà difficile de vouloir préserver, approfondir et généraliser la démocratie dans les nations. Une démocratie mondiale s’avère alors impossible ou vouée à une extrême précarité notamment avec des tensions générées par les migrations et le manque d’hospitalité des pays d’accueil. Justice sociale et démocratie seront-elles un jour compatibles ?

Possible, car le peuple de la Terre dans la douleur et le conflit se rend compte qu’il ne forme qu’un, c’est-à-dire qu’il partage tout, que la pollution nous touche tous, que nous partageons une économie mondiale… Et par ce biais, par ce sentiment d’un monde commun, il sera alors possible de parler d’une voix pour créer des institutions démocratiques d’une autre ampleur que l’État-nation.

Les exemples supra-nationaux, telle l’Union européenne, doivent donc être poursuivis, il ne faut pas y renoncer, malgré les échecs, qui doivent nous instruire pour essayer autrement ce qui n’a pas fonctionné et pour oser tenter ce que l’on n’a pas encore créé. Il y va de la réconciliation démocratie-Justice et de notre survie même…

Patriotisme solidariste

Très utopique, le rawlsien de gauche ne peut se contenter d’être une variation imaginaire et il doit donc, en plus de défendre une globalisation démocratique capable de créer une allocation universelle, souscrire à un patriotisme solidariste.

Celui-ci est applicable dès aujourd’hui et permettrait le renforcement et le maintien de la solidarité actuelle. Le patriotisme solidariste consiste à renoncer par loyauté au projet de justice sociale exprimé dans les institutions de sa société, à rechercher le rendement le plus lucratif que l’on puisse trouver à l’étranger. Autrement dit, tant qu’il n’y aura pas de démocratie mondiale organisant une redistribution mondiale des richesses, le rawlsien de gauche se doit d’agir dans l’équité et le respect le plus total à l’échelle qu’il peut, aujourd’hui, l’échelle nationale.

Le rawlsien de gauche, s’il veut faire réussir à créer un patriotisme solidariste qui permette une solidarité nationale, se doit d’agir de manière à faire plier le marché mondial et l’amener à satisfaire des exigences éthiques. Ainsi, acheter éthique (en tant que ménage) permet de pénaliser les entreprises non-éthiques, par conséquent leur développement sera ralenti au profit des entreprises éthiques. Le problème est que celles qui ne s’imposent pas ces contraintes ont un avantage concurrentiel et tendent à écraser toute nouvelle entreprise éthique. D’autant que ces grandes entreprises jouent d’une éthique de surface (greenwashing) pour abuser le consommateur soucieux d’éthique. Autrement dit, si les exigences de produire de façon éthique viennent des ménages, alors les entreprises devront s’y adapter. Si l’éthique vient des entreprises, alors elle s’autodétruira dans un principe de rentabilité.

Ceci permet de comprendre le problème qui est le suivant : les États se comportent toujours plus comme des entreprises (il suffit de regarder la concurrence acharnée entre États pour la compétitivité) et laissent donc de côté l’éthique dans un souci de rentabilité, à l’époque même où ceux-ci perdent le contrôle de leurs facteurs de production avec la mondialisation et se transforment donc en entreprises immergées dans le marché mondial. Pour devenir attrayant, ils sont donc prêts à sacrifier l’éthique. Cette mue des États en entreprise est une tendance lourde dans la société actuelle, que seul le citoyen peut faire plier, par son vote, son militantisme…

Mais derrière ce paradoxe, les États comme les entreprises ont une marge de manœuvre. Tout n’est pas nécessairement fait pour maximiser les profits. Il y a une certaine liberté quant à la réalisation d’idéaux qui leur tiennent à cœur, financer certaines allocations est certes un coût pour l’État, mais il ne le met pas en péril pour autant et il peut donc se permettre cette « Petite folie ».

Mais comme une entreprise ces « luxes éthiques », de solidarité, sont subordonnés à la santé économique du pays, en temps de crise, ils passent au second plan.

S’il est difficile d’exercer un patriotisme solidariste du fait de la résistance des États en temps de crise, il est peut-être encore plus difficile d’être vraiment un patriote solidariste. Ne peut-on pas dire aujourd’hui que les États sont aussi devenus comme les entreprises, des outils interchangeables de subsistance ? Si une entreprise propose mieux, autant quitter son emploi. Il en devient de même pour l’État, la devise de Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays » devient obsolète, il s’agit plutôt de s’interroger en tant qu’individu sur : Quel pays peut m’être le plus rentable sans que je n’aie rien à y faire de plus que ce que je fais actuellement dans celui-ci ?

Cette tendance à préférer payer moins cher, bien que ce soit produit ailleurs, d’épargner ailleurs etc. est une « tendance lourde » et pour pouvoir réaliser la solidarité, il nous faut l’affaiblir en insufflant un sens patriotique aux détenteurs du pouvoir d’achat. Les convaincre de ne pas faire usage des possibilités de gain individuel supérieur qui s’offre à eux grâce à l’ouverture des frontières. Cette stratégie de patriotisme poussée à l’extrême résoudrait donc, en partie le problème, mais elle poserait d’autres questions : quelle échelle patriotique ?

Donc créer ce projet collectif de solidarité est absolument nécessaire pour rendre effective la justice sociale.

En résumé, une politique de gauche doit donc se baser sur ces trois piliers que sont : l’allocation universelle, la globalisation démocratique et le patriotisme solidariste. Pour reconquérir leurs marges de manœuvre, les États doivent donc hisser la citoyenneté à un niveau supérieur, qui permettrait de les soustraire davantage aux contraintes engendrées par les facteurs économiques. Quant au citoyen, il se doit de prendre part à un projet qui neutralise cette perte de pouvoir et de solidarité : le patriotisme solidariste, afin que nous puissions envisager le plus vaste de nos rêves : la réalisation d’une Justice sociale mondiale.

Pour poursuivre la réflexion, voici une courte bibliographie sélective des livres publiés par Philippe Van Parijs :

  • Frank De Roose, Philippe Van Parijs La Pensée écologiste : Essai d’inventaire à l’usage de ceux qui la pratiquent comme de ceux qui la craignent  De Boeck, 1991.

À lire ici gratuitement.

  • Ni Ghetto ni tour d’ivoire. L’éthique économique et sociale aujourd’hui Academia-Erasme, 1993. À lire ici gratuitement.

  • Marxism Recycled ( Studies in Marxism and Social Theory )Cambridge University press, 1993. Non traduit. À lire ici gratuitement.
  • Refonder la solidarité Cerf,1996. Philippe Van Parijs y poursuit, un an après, laréflexion commencée dans l’ouvrage présenté ici sur la solidarité.
  • Yannick Vanderborght, Philippe Van Parijs L’Allocation universelle Editions La Découverte, 2005. À lire ici gratuitement.

Merci à Christine Février pour ses nombreuses relectures.

Etudiant en classe préparatoire littéraire au lycée Chateaubriand. Chroniqueur pour la rubrique "Quoi tu connais pas" de La Souris Verte. Membre du comité de rédaction du journal.

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